Extrait de " la Provence " du 11 Juin 2000
la chronique d' Henri AMOUROUX
La visite de M. Bouteflika
La visite du Président Bouteflika, peut bien, officiellement, être placée
sous le signe de la réconciliation, il faudra sans doute autre chose que
des paroles pour faire évoluer les sentiments des deux millions de membres
de la communauté Pieds Noirs et des 500000 harkis ou enfants de harkis.
Eux aussi ont droit au devoir de mémoire. Eux aussi ont droit à la " vérité
historique ", cette vérité qui leur a été longtemps refusée.
Aujourd'hui, c'est au milieu d'une page de journal que le lecteur apprend
(il s'agit d'une citation de M. Santini, Secrétaire d'Etat aux Rapatriés
de 1986 à 1988) que plus de 150000 harkis et 25000 Pieds Noirs ont été
massacrés ou ont disparu après le 19 MARS 1962, jour du cessez-le-feu
entre l'armée française et l'armée de libération nationale.
Et, il faut l'écrire, parce que c'est vrai, massacrés dans l'indifférence
quasi générale et dans la volonté d'ignorance des autorités françaises
de l'époque..... Ne pas chercher à se renseigner, c'est, par résignation
aux faiblesses de caractère, s'associer au drame qui se déroule.
Ayant effectué plusieurs reportages en Algérie, eu bien des amis Pieds
Noirs, retrouvé de nombreux officiers connus en Indochine, j'étais naturellement
intervenu, après mars 1962, pour que des informations soient apportées
à ceux et celles qui ignoraient tout du sort de parents, d'enfants et
- avec raison, hélas - soupçonnaient le pire.
Je n'oublierai jamais la réponse que fit à l'une de mes demandes, le ministre
français alors en charge du problème :
" Et surtout M. Amouroux, ne me faites rien dire qui puisse nous
brouiller avec
M. Ben Bella..."
puisque Ben Bella était alors, pour peu de temps, le patron de cette Algérie
dans laquelle le mot " libération " résonnait ( mais, historiquement le
cas est loin d'être unique) comme le mot " vengeance ". Et, naturellement,
vengeance envers les plus pauvres, les plus faibles, envers également
ceux, très attachés à leur terre, n'ayant rien à se reprocher, qui croyaient
la vie en commun toujours possible.
Pour tous ceux qui ne furent pas tués, ce fut, obligatoirement la " valise".
Et l'accueil de la patrie ne fut alors ni à la mesure
des besoins, ni à la hauteur des espérances. Il manqua de chaleur- c'est
le moins que l'on puisse dire - à l'égard d'hommes et de femmes sensibles,
avant tout, à la chaleur humaine.
Que politiciens et hommes d'affaires "parient" sur les signes discrets
d'amélioration, dans une Algérie qui n'est pas totalement sortie des horreurs
de la guerre civile, c'est une chose.
Que les " Pieds Noirs " répondent à l'appel au retour, à l'investissement
" des capitaux et du savoir-faire " lancé en mars dernier par le
président Bouteflika, en est une autre.
Le plus douloureux pour les Pieds-Noirs n'aura pas été la perte des biens
matériels, mais la profanation des cimetières, la violation des tombes,
la dispersion des ossements, cet horrible saccage qui n'a provoqué, en
France, aucune indignation, aucune protestation officielle, comme s'il
était normal que, pour faire oublier la présence française, on doive disperser
à tous les vents, les cendres de ceux qui avaient voulu être enterrés
dans leur terre qui était souvent la terre de leurs ancêtres.
Les relations entre la France et lAlgérie évolueront: c'est évident et
nécessaire. Mais les acteurs de l'évolution ne seront sans doute pas,
majoritairement, les hommes et les femmes qui, avant hier, ont vécu les
" événements ". Des "événements" dont toute la classe politique
française, s'est récemment mise d'accord pour dire qu'il s'était agi d'une
guerre, en oubliant qu'à cette guerre, un certain nombre des hommes,
actuellement au pouvoir à Paris, avaient participé en soutenant l'adversaire
par paroles et par actes...........!
En Mars, M. Bouteflika a exclu les harkis d'un possible retour en Algérie:
"les harkis, a-t-il dit, ont choisi de rester français depuis 1954,
l'Algérie n'est pas leur pays".
Cette exclusive contre une catégorie de Français n'a soulevé
aucune réplique de notre gouvernement. Alors que les Algériens sont nombreux
en France et que la rencontre Bouteflika-Chirac-Jospin se traduira, vraisemblablement,
par des aménagements favorables à une accélération de l'immigration, est-il
possible d'accepter que le gouvernement algérien décide d'interdire à
des hommes qui étaient français en 1954, et qui ont voulu le rester, de
revenir un jour, provisoirement ou durablement, sur leur terre natale
? Et d'y revenir dans des conditions de sécurité dignes d'un pays civilisé.
Politiciens et hommes d'affaires vont évoquer cette semaine
de nombreux problèmes qui toucheront à la politique et aux affaires.
Que l'on permette aux journalistes, de rappeler le contexte sentimental du
drame algérien et d'écrire que, par delà, politique et affaires, la douleur
des hommes ne doit pas être oubliée, la mémoire des morts.